Plaidoyer pour la
recherche
En Suisse, la
mise en place de Hautes Ecoles de Musiques est une initiative remarquable. Elle
a certes été dictée par les inquiétudes à avoir quant à la survie, malgré leurs
qualités, de nombreux conservatoires régionaux. Le principe de base de
constitution d’une Haute Ecole est donc le regroupement de plusieurs
établissements et l’attribution d’un rôle spécifique à chacun d’eux. On pense
ainsi éviter le gaspillage que constitue la multiplication de structures
identiques, issues à l’origine, on le sait, d’initiatives locales ou cantonales
audacieuses, mais aujourd’hui prohibitives en coûts.
En définissant le
principe de création de nouvelles entités élargies, le législateur a voulu
aller au-delà du seul argument de regroupement et leur a assigné de nouvelles tâches. Ainsi naquit l’idée que toute
Haute Ecole serait astreinte à consacrer une part de ses ressources à la
recherche.
Tout le monde
applaudit le principe, puis un peu de temps passa, laissant venir le moment des
questions[1].
Disons
immédiatement qu’entre l’esprit de la loi et son application, les espoirs
soulevés chez ceux qui ont imaginé que la recherche projetée serait globale–
et, comme il se doit dans un contexte pédagogique, consacrée aux processus et
conditions d’apprentissage – sont évidemment déçus.
Si la constitution des HEM est une entreprise
de réunion de ressources, il s’agit aussi de créer une entité spécifique
distinguable de ses consoeurs. Cela laisse par conséquent peu de chance à
l’examen et à la prise en compte des attentes quant à la recherche dans le domaine musical
Mais le propos
ici n’est pas de faire le bilan de la mise en place de la recherche, mais de
s’interroger sur les
obstacles qui
semblent en empêcher, sinon la simple concrétisation, en tout cas l’essor. En
d’autres termes, n’est-il pas fructueux de nous demander si la situation dont
on vient de prendre acte provient de l’objet – la musique – ou du moyen à
utiliser – la recherche ?
Se poser ainsi la
question, c’est être conduit à découvrir que le problème n’est spécifique ni à
la période évoquée de mise en place des HEM, ni circonscrite à la Suisse, mais
concerne l’histoire même de la recherche musicale.
Pourtant, celle-ci n’est pas sans vitalité, et les
travaux intéressants sont nombreux, mais, à terme, on ne peut éviter de
s’interroger : pourquoi a-t-on le sentiment que l’ensemble de ces études
ne constituent pas un savoir cohérent et évolutif ?
Pourtant la
dispersion dénoncée est de bonne guerre, pourrait-on dire, puisque la musique
en fascine et en fascinera toujours plus d’un. Son appartenance originelle au
magique la désigne à notre curiosité, mais la rend sans doute rétive à notre
raison. L’approche épistémologique [2] révèle comment le regard initial sur la
musique du XIXe siècle s’est perduré et constitue des ornières où cahote
aujourd’hui encore la recherche musicale. Chacun peut d’ailleurs constater
avec quelle persistance règne la certitude que la musique se réduirait à
ses conditions de perceptions ! Il n’y a certes pas que cela et, encore
une fois, il ne faut voir là aucun déni
des travaux menés, dont tous ne méritent évidemment pas cette critique. Non, ce
qui est suggéré ici est que le changement
d’approche consistant à appréhender la musique d’abord comme mode d’activité
ne peut s’établir en continuité avec le
savoir constitué, mais nécessite une rupture quant au regard, quant aux instruments mentaux, quant aux moyens mis en oeuvre. Mais alors, se demandera-t-on, qu’est ce
qui nous empêche de nous engager sur le chemin d’un autre regard sur la
musique ?
La réponse que je
propose à cette question ne manquera pas de paraître iconoclaste ; elle
est la suivante : c’est la pensée psychologique elle-même qui en est
responsable. En effet, on est en droit de se demander si elle ne serait pas
inadéquate à l’approche du musical, ou, en d’autres termes, que le musical
jouerait ici le rôle de limite à la pensée psycho-scientifique !
Cette assertion,
pour prétentieuse qu’elle soit, ne manque pourtant pas d’évoquer quelques
précédents, où l’on a vu qu’une question limite posée à un savoir constitué
peut donner essor à un nouveau champ de connaissance.
Ainsi, la
théologie ne pouvant maîtriser le débat sur
la dimension du monde céda le pas devant l’astronomie. Plus près de
nous, des faits correctement observés et interprétés créent la chimie, laissant
l’alchimie au bord du chemin. Ensuite, et là nous commençons à être concernés,
la philosophie trouve une limite, celle où se fonde la psychologie.
Nous voilà donc
en état de préciser notre pensée : la musique ne serait-elle pas ce genre
de limite qui ne va certes pas détruire la psychologie en tant que telle, mais
redéfinir sa place ?
Toute science est
création d’instruments mentaux, mais aussi, ne l’oublions pas, - la physique
nous l’a appris -, création de ses objets. Il semblerait, tout simplement, que
la musique ne peutêtre un objet pour la psychologie, cela sans doute parce que cette dernière est science des
comportements et que la musique relève d’une science des conduites,
qu’elle est science du visuo-spatial et que la musique n’est pas directement
appréhendable en tant que totalité.
Voilà qui est
abruptement dit et nécessite quelques précisions.
Pour saisir en
quoi le geste musical ne peut-être réduit à un comportement, mais doit être
appréhendé comme conduite, il faut se souvenir de ce qui différencie les secondes des premiers :
le comportement est un enchaînement moteur préétabli, invoqué par
le caractère déclanchant qui lui est associé. Il est donc essentiellement une
réponse. La conduite peut, certes, elle aussi être une réponse, mais à la
différence qu’elle est toujours
assujettie à la dimension
d’intentionnalité. Voilà qui implique que soit rompue la
cohésion et la globalité des chaînes d’action automatisées et que leurs éléments
soient appelés par un programme
d’action, préalablement constitué. C’est ce que nous
confirme la physiologie : juste
avant l’action , on observe la même activité électrique cérébrale que durant le
déroulement de cette action.
Ceci est le cœur
du problème. L’activité qui se déroule – elle est dite séquentielle – est par
nature complexe, les divers éléments qui se succèdent n’étant, par définition,
jamais présents simultanément. Il existe plusieurs types de ces praxies :
celles où chaque acte s’appuie sur le résultat permanent du précédent (par ex.
l’écriture,) celles où le nouvel acte s’établit sur le résultat du précédent (
par ex. la fabrication de l’outil) ou encore celles où chacun des actes n’est
lié au suivant que par le programme d’action, faute de trace persistante
puisque disparition de l’acte aussitôt fait (ce qui est la définition du geste musical). Il y a dans
ce dernier cas une difficulté évidente qui ne fait que confirmer ce que nous
musiciens savons bien : la musique n’est pas tant faite de notes que de
notre capacité à les relier.
Il est vrai que
la théorie piagétienne des coordinations de l’action fournit des instruments
précieux. Ils permettent par exemple la compréhension des erreurs survenant
lors de reproductions de configurations rythmiques ou encore de donner une
explication aux modifications mélodiques et harmoniques caractéristiques des
reconstitutions vocales de la petite enfance. Mais rappelons-nous que cet
apport bienvenu de la psychologie est lui-même issu d’une méthode particulière,
celle de Jean Piaget, qui observe les conduites enfantines elles-mêmes pour
fonder une explication.
L’objet d’étude
dont il est question ici – la musique – n’est pourtant pas réductible à ce seul
mode d’approche. D’abord, parce que Piaget recherche ce que serait la
construction des structures de la pensée et son postulat est qu’il s’agit de
mécanismes internes à l’organisme. Or, la musique, et son historicité le
rappelle avec insistance, est extérieure
à l’organisme, ne peut donc en aucun cas faire l’objet d’un déploiement
sur le modèle botanique.
Cette dernière
remarque nous aide à comprendre pourquoi le phénomène musical est si difficile
à approcher. En effet, sa dimension culturelle est certes déjà une difficulté
en soi, mais il s’y ajoute la composante d’intentionnalité, elle-même question
limite de notre connaissance de l’humain. En fait, ce sont trois dimensions qui
sont à prendre en compte pour celui qui approche la conduite musicale : la
dimension culturelle, facteur donc exogène, la composante intentionnelle,
principe dynamique, et la dimension de coordination de l’action, construction endogène. Dès lors,
n’est-il pas judicieux de préférer à l’usuel « développement
musical » l’expression plus fidèle à la réalité « d’appropriation
musicale ».
Ces dernières
années, une avancée dans notre connaissance de l’humain résulta d’une approche
nouvelle, issue de l’éthologie. L’observation des animaux en situation réelle a
mis en évidence tout un champ d’interactions sociales dont on a retrouvé, ensuite,
trace chez l’homme. La réticence devant cette source de savoir, pour des faits
que l’on pensait plus « nobles », s’est atténuée. Dès lors, la
méthode consistant à s’immerger physiquement et mentalement dans le champ social pour en observer les interactions
n’est plus considérée comme une scandaleuse réduction de l’humain à l’animal,
mais comme un mode d’observation
capable de constituer les
nouvelles hypothèses nécessaires à l’extension
de notre savoir.
Mais, encore une
fois, la dimension culturelle de l’humain n’est pas contenue dans l’organisme,
mais constitue à son tour une sorte d’organisme dans lequel chaque individu
s’insère. Pour en étudier les caractéristiques ne faudrait-il pas une
« sur-éthologie », une insertion du chercheur dans la dynamique de
l’appropriation culturelle ?
On devine où je
veux en venir : à imaginer que la pédagogie puisse devenir une éthologie
de la culture. On peut le croire, et croire dès lors que les pédagogues, au
travers du génie didactique humain, constituent (pour eux seuls surtout,
malheureusement) un savoir qui serait
nécessaire aux psychologues. Accepter ce commentaire est en soit une petite
révolution puisqu’il y a inversion de
la relation d’assujettissement entre les deux domaines : ce n’est plus la
psychologie qui alimente la pédagogie, comme on l’a longtemps cru et favorisé,
mais la pédagogie qui fournit sa matière à l’analyse psychologique.
L’institution
pédagogique ne doit pas rater la chance qui lui est offerte de par le
changement institutionnel en cours pour fonder et donner son essor à un
mouvement de recherche original, tourné vers les processus d’apprentissage
musicaux. L’occasion nous est donnée de
créer un pool d’excellence dans le domaine de la pédagogie musicale,
pourquoi ne pas la saisir ?
Mais cela
implique comme préalable de nous entendre pour changer notre regard sur la
musique et favoriser approches et méthodes en conformité avec les objets et les
buts recherchés.
Lorsqu’on veut
penser ce qu’est la musique, on ne fait que dire ce qu’elle signifie pour une
époque et un lieu. La musique n’est pas une chose, elle est la limite que fixe
une culture à l’hédonisme, elle est le gradient entre sensualité et raison que
se choisit cette culture, elle est un des cadres dans lequel l’émotion peut
trouver forme.
Le chercheur doit
donc se distancer de ce contexte « mythologique », car ce que nous
pensons de la musique ne va pas donner lieu aux mêmes hypothèses sur
l’appropriation musicale que ce qui est observable de la musique.
Il découle de cela
que pour favoriser la constitution d’hypothèses cohérentes, on ne peut faire
l’économie d’une réhabilitation de l’observation : le nouveau chercheur
que nous appelons de nos vœux va user de son privilège d’être plongé dans la
société enfantine pour suivre et relater l’émergence de la société musicale
humaine.
Les questions
nécessaires de cette quête sont simples : quel rôle joue le langage dans
cette appropriation, quel rôle y jouent les activités interindividuelles et leurs réglages pro- et rétroactifs, à quel moment la vocalisation musicale
s’affranchit-elle de la tutelle du
langage pour devenir une modalité de
l’action, quelles modifications physiologiques
entraînent les activités vocales d’ensemble …
Pourquoi ne pas
se réunir autour de ces questions dont j’ai la faiblesse de croire avoir montré
la légitimité ?
La cause de la musique, qui est nôtre par définition, et ce pays, auraient besoin d’un projet fédérateur. Qui en douterait ?
Pierre Zurcher